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Après : autopsie d’un tueur

par Thomas Campbell

Après colle à une affaire qui a déchaîné l’opinion publique québécoise : celle d’un père, meurtrier de ses deux jeunes enfants. La pièce revisite cette tragédie dans un troublant huis clos.

Le texte de Serge Boucher s’inspire librement du séjour aux urgences de Guy Turcotte, après sa tentative de suicide. Si pour des raisons évidentes, certains détails ont subtilement été modifiés, fiction et réalité se confondent. Sur scène, un homme est alité dans une chambre d’hôpital. Le regard vide, amorphe, il semble plus mort que vivant. Une infirmière le soigne, l’air sévère, sans lui adresser un seul mot.

Patrick a beau ne pas exister, Guy reste toujours là, tapi dans l’ombre. Le public reconnaît aisément le profil de l’ex-cardiologue. On éprouve ainsi un profond malaise à se retrouver en face d’un comédien dont le modèle est si tangible. Ce sujet est si proche de notre actualité, l’imitation est trop vraie, pour que l’on s’en détache totalement.

Après

Un formidable duo

Cette impression tient avant tout par la performance d’Étienne Pilon. Son jeu tout en nuance restitue l’esprit tourmenté de Patrick. La mine sombre, l’air hagard, il est très convaincant. La fragilité psychologique de son personnage ouvre une myriade de questions. Un monstre est-il encore humain après avoir commis l’innommable ? Une rédemption est-elle possible dans un pareil cas ? En tant que père, mère ou simple citoyen, nos pensées se tournent forcément vers les victimes sans songer au bourreau. Et notre verdict semble sans appel.

La présence du personnage d’Adèle apporte néanmoins un autre éclairage. Maude Guérin est totalement investie dans ce rôle d’infirmière, scindée entre sa déontologie et son aversion pour son patient. Si au début, elle agit de manière mécanique pour ne pas interagir avec le criminel, son regard évolue. Adèle découvre aussi un homme brisé, qui, en tuant sa propre chair, a mis fin à sa propre existence.

Mais ne nous y trompons. Ce point de vue plus nuancé ne cherche en aucun cas à excuser l’odieux, ni à l’alléger. Le poids de la tragédie est omniprésent, grâce notamment à d’insupportables bourdonnements et de longs silences.

Après, une pièce audacieuse

S’inspirer d’un événement récent est risqué, surtout quand la blessure est encore vive dans la mémoire collective. Après procure en cela des sentiments contradictoires. Colère, dégoût, frustration et haine en sont quelques-uns. Dans un tel contexte, il paraît impossible d’éprouver une quelconque compassion pour un monstre infanticide. La pièce ne tente pas de nous convaincre du contraire.

René Richard Cyr amène cependant la réflexion ailleurs. Ici, le procès et la condamnation n’ont pas encore eu lieu. Les médias ne se sont pas encore emparés de l’affaire. On se trouve dans l’antichambre de l’après. Un temps où l’effroyable vient de se produire ; où l’horreur a remplacé l’ordinaire. À la sortie du théâtre, on est un peu confus, voir ébranlé, tant la pièce est lourde de sens. Quant à savoir s’il fallait raviver ce traumatisme sur scène, chacun sera libre de se forger son opinion.

Après, à découvrir au Centre du théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 19 mars.

TEXTE Serge Boucher
MISE EN SCÈNE René Richard Cyr
AVEC Maude Guérin, Étienne Pilon

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