Home Culture L’orangeraie : l’innocence sacrifiée

L’orangeraie : l’innocence sacrifiée

par Thomas Campbell

Dans L’orangeraie, une famille est confrontée à un choix déchirant. Dans ce drame oriental, la vengeance nourrit le cycle du sang. Et au Théâtre Denise-Pelletier, la douceur de l’enfance fait place à l’absurdité de la guerre.

Amed et Aziz auraient dû être à l’abri des bombes et de la folie des hommes. Ces deux jumeaux de neuf ans auraient pu avoir une vie paisible faite de rires et de jeux. Oui, mais voilà, ils sont nés au mauvais endroit, au mauvais moment. Quand la maison de leurs grands-parents est détruite par un obus, leur enfance vole en éclats. Les deux frères se retrouvent en première ligne pour venger la mort de leurs aînés.

L’orangeraie est une bouleversante tragédie humaine. On sort de la pièce ébranlée par cette histoire de famille ensanglantée par le terrorisme. On y découvre les ravages de la guerre et ses terribles sacrifices. Dans une mise en scène dépouillée, Claude Poissant nous propose une lecture délicate entre deuil, injustice et violence.

L'orangeraie

© Gunther Gamper

L’orangeraie, un paradis perdu ?

Où et quand l’intrigue se passe, cela reste un mystère. Et au fond cet ailleurs est assez loin de chez nous pour se sentir dépaysé. Du moins, on se l’imagine. On est dans une région gorgée de soleil où poussent miraculeusement des orangers.

Cette oasis est pourtant menacée le jour où une bombe rase la maison des parents de Zahed et les ensevelis sous les décombres. À partir de là, rien ne sera plus comme avant. Daniel Parent incarne ce père endeuillé, pieux et discret, qui s’abandonne à la loi du talion. Le comédien nous avait habitué à des rôles beaucoup plus fantasques au théâtre cette saison. Or, là, son calme inquiète, car il cache une sourde colère dans la force de son non-verbal.

Face à lui, on trouve Soulayed, un Jean-Moïse Martin impeccable dans son rôle de chef de guerre. Il distille le venin de la haine par des prêches enflammés qui convertiraient les plus récalcitrants. Ce terroriste s’improvise le bras armé d’un Dieu vengeur. Il profite de la vulnérabilité de Zahed pour l’enrôler dans sa guerre et le convaincre de l’impensable : sacrifier un de ses fils dans une mission suicide.

Et parlons-en justement de ces deux jumeaux. Ils sont au centre d’un conflit qui les dépasse. Gabriel Cloutier-Tremblay (Amed) et Sébastien Tessier (Aziz) forment cet inséparable duo qui respire la jeunesse et la joie de vivre. Les deux comédiens dans la vingtaine parviennent à nous faire oublier qu’ils incarnent des enfants de neuf ans. Ils sont drôles et touchants, sensibles et attachants. Mais à l’heure du choix, leur destin prendra une tournure différente. L’un se sacrifiera au nom de l’amour fraternel, alors que l’autre sera hanté par ce geste. On ne vous en révèlera pas trop pour que vous puissiez le découvrir sur scène.

La pièce reprend des mécanismes tragiques, car la violence finit par l’emporter sur la raison, écartelant la famille entre châtiment/culpabilité.

L'orangeraie

© Gunther Gamper

Un sujet explosif

Si L’orangeraie est d’abord un roman, l’adaptation du livre à la scène présente l’intrigue sous un autre angle. On a même l’impression que la version théâtrale enrichit la version textuelle. C’est probablement grâce à l’implication de Larry Tremblay dans le projet, puisqu’il a lui-même transposé ses mots.

Le sujet est toujours aussi intense, porté par une belle distribution. Des premiers aux seconds rôles, chacun a sa place dans ce drame humain. Cette thématique est malheureusement en phase avec l’actualité. On pense notamment aux récents attentats au Pakistan où un kamikaze s’est fait exploser dans une aire de jeux, tuant près de 30 enfants. Autre cadre, autre contexte, mais les liens entre fiction et réalité sont assez troublants.

Aujourd’hui, le visage du terrorisme change et se radicalise. On aimerait le contenir sur les pages d’un livre ou les planches d’un théâtre, mais il frappe aveuglément aux quatre coins du globe. L’orangeraie ose ainsi évoquer ce sujet grave sans tomber dans la stigmatisation. Elle se permet même à la fin une vision un peu plus pacifiste, dans une subtile mise en abîme, qui nous va droit au cœur.

L’orangeraie, une pièce à découvrir au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 21 avril.

L’orangeraie
TEXTE Larry Tremblay
MISE EN SCÈNE Claude Poissant
AVEC Gabriel Cloutier-Tremblay, Éva Daigle, Philippe Durocher, Ariel Ifergan, Jean-Moïse Martin, Vincent-Guillaume Otis, Daniel Parent, Jack Robitaille, Mani Soleymanlou et Sébastien Tessier

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