Home Culture Un Tramway nommé désir : l’art de la mise à nu

Un Tramway nommé désir : l’art de la mise à nu

par Thomas Campbell

Un appartement délabré, deux séduisantes sœurs et un mâle alpha. Une cohabitation forcée dans un espace restreint. Une température caniculaire qui échauffe les sens. Des tensions, du sexe et de la violence…

En débarquant à la Nouvelle-Orléans, Blanche DuBois découvre un monde bien éloigné du sien. Issue d’un milieu fortuné, elle se demande pourquoi Stella, sa sœur, vit désormais dans un taudis avec un Polonais sans le sou. Sanguin et viril, Stanley n’est pourtant pas homme à se laisser impressionner. Il soupçonne même que les grands airs de sa belle-sœur sont une façade pour cacher son infortune. Entre Blanche et lui, l’inimitié est immédiate, car tout les oppose, à commencer par leur soif de séduction.

Un tramway nommé désir

© Caroline Laberge

Une effroyable imposture

Dans Un tramway nommé désir, les personnages sont à l’image du logement miteux des Kowalski : abîmés et défraîchis. S’ils tiennent encore debout, c’est grâce à leur instinct de survie. Mais sous le vernis, ce sont des êtres torturés et complexés.

Avec ses tenues chics et ses bonnes manières, Céline Bonnier est venimeuse en Blanche DuBois. Elle est la contradiction incarnée, car on se plaît tour à tour à la détester et à la prendre en pitié. Son interprétation à fleur de peau révèle les facettes d’une femme profondément névrosée. Car si Blanche ne cesse de cracher son venin, c’est avant tout pour se montrer forte. En pleine lumière, son visage est tout autre. Alcoolique et mythomane, Blanche tient davantage du papillon que de la mante religieuse. C’est une créature fragile dont la seule obsession est d’être aimée. Elle séduit ainsi Mitch pour se sentir moins seule. Jean-Moïse Martin est d’ailleurs attendrissant dans ce rôle de géant maladroit en mal d’amour.

À l’inverse, Magalie Lépine-Blondeau est lumineuse en Stella DuBois. Elle respire la simplicité de la jeunesse. Tantôt douce et sensuelle, tantôt féline et ingénue, la comédienne exprime une gaieté qui contraste avec le cynisme ambiant. Stella s’accroche néanmoins à un bonheur illusoire avec un mari violent et cavaleur.

Patrick Hivon incarne ce rustre macho qui en impose par son physique et son franc-parler. Son Stanley Kowalski est une grande gueule au magnétisme bestial. Il a conquis Stella comme un trophée de chasse. C’est son étoile qui brille dans sa misérable existence. Brut, impulsif et possessif, il ne supporte pas de se sentir inférieur à cause de ses origines. Or, Blanche a toujours une parole assassine pour le blesser, un regard hautain pour lui rappeler sa médiocrité.

Avec des personnalités aussi explosives, la pièce est une vraie poudrière. Et sur scène, le spectre de Tennessee Williams vient attiser ces antagonismes. Dany Boudreault prête ses traits à ce mauvais génie qui pousse ses marionnettes à se désirer et à se déchirer.

Un tramway nommé désir

© Caroline Laberge

Un huis clos incandescent

Serge Denoncourt propose une lecture très charnelle de ce classique américain. Sa mise en scène offre une réflexion sur le désir où animalité et concupiscence se confondent. De la posture des comédiens aux jeux de clair/obscur, ce huis clos nous émoustille.

Il y a d’abord l’appartement des Kowalski, un logement propice à la promiscuité, dépourvue de luxe et d’intimité. Sur un mur délabré s’étale une imposante affiche du film A Streetcar Named Desire, subtil clin d’œil au film de Kazan. Un lit aux draps froissés attire aussi notre regard parmi le mobilier sommaire de la pièce.

Dans ce décor règne une tension sexuelle que les mots et les corps accentuent à chaque instant. La nudité des comédiens sert l’esthétisme de la pièce, car Denoncourt ne fait jamais dans la surenchère. Le metteur en scène prend le parti de l’érotisme pour exprimer le bouillonnement et l’échauffement des sens. Alors oui, certaines séquences sont d’une grande sensualité, mais son adaptation n’en reste pas moins fidèle à l’esprit de Tennessee Williams.

Un tramway nommé désir est une pièce sulfureuse sur un drame humain, cruel et passionnel. À découvrir au Théâtre Espace Go jusqu’au 13 février.

Un tramway nommé désir
TEXTE Tennessee Williams
TRADUCTION Paul Lefebvre

MISE EN SCÈNE Serge Denoncourt
Avec Céline Bonnier, Dany Boudreault, Patrick Hivon, Magalie Lépine-Blondeau, Jean-Moïse Martin

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