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887 – Sur les traces de Lepage

par Thomas Campbell

Un comédien tente d’apprendre par cœur le poème Speak White pour un soir de gala. Stressé, il a beau tout essayer, rien n’y fait. Sa mémoire lui fait défaut. Elle finit même par errer dans les couloirs du temps pour revenir au 887 avenue Murray, là où tout a commencé.

Le synopsis de la pièce aurait pu être assez classique si Robert Lepage n’avait pas été à l’origine du projet. C’est bien mal connaître le maître de la création qui signe une autofiction à mi-chemin entre le passé et le présent. Sa madeleine de Proust tient dans une grande maison de poupées qui lui sert à évoquer son enfance et des  événements phares du Québec des années 60-70.

887, une boîte à surprises

Le grand Lepage laisse alors place au petit Robert, car cette boîte à souvenirs remonte le fil de son parcours dans une réplique miniature de l’immeuble de ses jeunes années. Il nous livre alors quelques confidences sur sa famille dans des scènes drôles et d’autres plus touchantes. On y parle notamment du voisinage et du quotidien avec comme fil rouge principal la figure paternelle à laquelle le fils rend un vibrant hommage. La force de l’évocation est d’ailleurs si vive que l’on a aucun mal à se replonger dans l’intimité du créateur.

Or, ces anecdotes pavent la voie du metteur en scène qui n’oublie pas d’où il vient ni le chemin parcouru. Il tient non seulement à le rappeler, mais à montrer que tout est intimement lié. La petite histoire rejoint ainsi la grande dans un étonnant chassé-croisé. Du célèbre « Vive le Québec libre ! » à la Crise d’octobre, en passant par le drapeau canadien, Lepage s’improvise passeur de mémoire. Et tous ces éléments prennent vie sur des maquettes et des effets visuels.

Dans 887, le passé cohabite en permanence avec le présent. Une face de la boîte s’ouvre sur un mini-décor d’appartement dans lequel vit Lepage. Ce dernier est obsédé par l’hommage qui lui sera rendu à sa mort aux nouvelles. Avec un certain sens de l’autodérision, ce selfie théâtral s’attarde sur l’empreinte que chacun peut laisser derrière soi, plus particulièrement un artiste. Qu’il se rassure, l’œuvre foisonnante de Robert Lepage laissera une marque durable dans le paysage culturel québécois.

887

© Érick Labbé

Dans l’antre du créateur

887 est un spectacle hybride dont le décor n’en finit pas de nous étonner. Sur le principe de la boîte à surprises, Lepage se révèle une sorte de magicien qui joue avec les procédés scéniques et technologiques. Son sens de la mise en scène rivalise d’ingéniosité dans une pièce où la mémoire tente d’exorciser l’oubli.

On le sait, Robert Lepage est un créateur dans l’âme. Son sens du détail s’attarde à tout, y compris à la langue. En passant de la prose aux alexandrins, son texte est ici d’une grande musicalité. Cela témoigne de sa dextérité à manier les mots et la poésie. Et quand pour conclure, il déclame ce fameux Speak White, la pièce prend une saveur identitaire qui défend la culture franco-québécoise.

887 est décidément un solo écrit, joué et mis en scène par un monument de notre dramaturgie.

887
TEXTE, MISE EN SCÈNE ET INTERPRÉTATION Robert Lepage

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