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ColoniséEs – Fabriquer du courage

par Aude Dupré
Colonisees - Mazrou

Après le succès de J’accuse, en 2015 et repris en 2017, Annick Lefebvre retrouve la salle principale du CTD’A avec ColoniséEs. Collée à la politique québécoise, cette œuvre s’impose comme un pied de nez à ce « Je me souviens »national qu’on parvient trop souvent à oublier.

Sur scène, une jeune femme désillusionnée (Maude Demers-Rivard) se prépare pour une énième soirée de travail au bar Chez Baptiste, sur le Plateau Mont-Royal. Elle retrouve alors une photo d’elle et de son amie Camille lors de la grève étudiante de 2012 devant le mur rendant hommage à Gérald Godin.

C’est là le prétexte d’un retour en arrière dans lequel s’entremêlent notamment les évènements de la Révolution tranquille, de la crise d’octobre et du Printemps érable. Dans cette courtepointe politique aux carrés résolument rouges, Myriam Fournier, Macha Limonchik et Zoé Tremblay-Bianco s’unissent pour redonner une voix à Pauline Julien. Charles-Aubey Houde, Benoit McGinnis et Sébastien Rajotte offrent quant à eux leur souffle à Gérald Godin.

Un avenir libre d’être rêvé

ColoniséEs est une pièce dans laquelle Annick Lefebvre réfléchit à ce qu’elle aurait voulu que l’Histoire retienne. De quoi le Québec devrait-il se souvenir pour s’affranchir et faire entendre sa voix? Quels risques doit-on prendre pour permettre à l’espoir d’être lentement réhabilité?

La prémisse est excellente, mais le résultat, déconcertant. Cette pièce profondément engagée offre un cours d’histoire déstabilisant, multipliant les dates et personnages ayant marqué le peuple québécois. La mise en relation des évènements est intéressante, mais le public peut rapidement être assommé par ce condensé d’informations. Est-ce là la volonté de Lefebvre de marteler ainsi l’Histoire, de nous la rentrer dans la tête à coups de matraque pour qu’on ne l’oublie pas?

ColonisÉes - Mazrou

Puiser l’espoir dans l’ombre

Le propos de ColoniséEs n’en demeure pas moins clair : c’est dans ses crises les plus sombres que le Québec doit puiser l’espoir d’une tangente nouvelle. Comme Godin, poète péquiste qui s’est lancé en politique après les épreuves de la crise d’octobre. En ce sens, si le parallèle entre la jeune révoltée et les figures de Gérald Godin et Pauline Julien est pertinent, le couple mythique est trop à l’arrière-plan. C’est un choix comme un autre, mais il aurait été appréciable de miser encore plus sur la vie de ces monuments de notre culture. À quoi bon faire référence à des êtres de lettres si on ne fait pas suffisamment vibrer leurs mots? On aurait voulu plus de poésie de Godin, plus de chansons de Julien.

La mise en scène de René Richard Cyr offre des scènes réussies du point de vue du rythme. Parmi celles-ci, les reconstitutions de la manifestation du 24 juin 1968 et d’une manifestation de nuit du Printemps érable. Ces deux exemples dynamisent la pièce qui se présente majoritairement comme une série de monologues et de chœurs souvent oppressants. Une autre belle scène apportant un peu de lumière à l’ensemble est celle lors de laquelle les personnages chantent la chanson « La comète » d’André « Dédé » Fortin. Ce moment rassembleur unit les comédiens et les spectateurs (certains se surprennent à chanter) alors que les scènes strictement politiques divisent. On en aurait pris plus.

Le passage des comètes

Hommage aux comètes ayant traversé trop rapidement notre histoire, ColoniséEs rappelle au peuple québécois les combats ayant forgé sa voie. Mieux encore, cette pièce donne envie de redécouvrir l’héritage de Godin et de Julien. On se doit de relever la prédominance d’expressions anglaises dans ce discours refusant le statut de colonisé. Après tout, la jeunesse québécoise, aussi « flabbergastante » soit-elle, n’est pas que « fuck that shit ».

On pourra aussi questionner la colère et la révolte comme seules armes vers la libération.  Cela dit, il faut voir en ces voix une ode au courage d’affronter l’histoire dont il faut s’affranchir pour que puisse se tracer celle que l’on sera fier d’écrire.

ColonisÉes_Mazrou

ColoniséEs
Au Centre du Théâtre d’aujourd’hui
jusqu’au 16 février 2019
Texte : Annick Lefebvre
Mise en scène : René Richard Cyr
Avec : Maude Demers-Rivard, Myriam Fournier, Charles-Aubey Houde, Macha Limonchik, Benoit McGinnis, Sébastien Rajotte et Zoé Tremblay-Bianco

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