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La dualité des émotions dans Fendre les lacs

par Amy Mailloux

Sous la main de maître de Steve Gagnon, huit acteurs se partagent la scène de l’Arène du Théâtre Aux Écuries, jusqu’au 26 mars prochain. Les textes et la mise en scène se volant la vedette tour à tour, Fendre les lacs s’avère le récit d’une dualité constante entre l’amour et la haine. Huit personnages sont voisins autour d’un lac. L’action commence lorsqu’une femme retrouve un corps, évoqué ici par un tronc d’arbre peint en rouge : il s’agit du défunt mari d’une voisine. Cette mort cause un séisme, un choc engageant l’action passive des habitants de toutes les cabanes : et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Une mise en scène évocatrice

Alors que les choix musicaux jurent avec le calme de la pièce, l’espace est utilisé de façon brillante. L’Arène est composée d’une série de gradins pour le public et d’une scène à même le sol, sans coulisses ni arrière-scène. Sur l’espace scénique, on a installé à largeur de l’espace un grand bac de bois contenant de l’eau sur une hauteur d’environ six pouces.

Daphné Caron, Fendre les lacs, Théâtre Aux Écuries

(C) Daphné Caron

Dès notre entrée en salle, les acteurs sont présents sur scène, discutant, mettant en place les éléments de décors ou mangeant des sandwichs. Cette ambiance pré-spectacle nous permet d’accentuer le drame de la première scène et d’apprivoiser les personnages, qui ne quitteront pas nos yeux de toute la durée de la pièce. En effet, puisqu’il n’y a pas d’arrière-scène, les acteurs sont toujours bien en vue, assis sur un bord de l’étendue d’eau ou encore visibles en arrière-scène. Chapeau d’ailleurs à ceux-ci, qui sont dans la peau de leur personnage de A à Z, fusionnant avec l’espace.

Six pouces d’eau, donc, qui prennent plusieurs significations : Fendre les lacs se passe dans un temps de crise, un temps entre deux temps où l’eau ralentit les mouvements des acteurs. L’eau encombre, agace : les vêtements y trempent, les personnages s’y battent et en ressortent détrempés, l’étendue se salit à mesure que l’action s’y passe. Elle évoque la détresse des personnages et angoisse les spectateurs.

L’émotion par les mots

Tandis que certains monologues sont un peu longs et que l’interprétation est parfois inégale, le texte de Gagnon est puissant. Dans les répétitions constantes, les longs monologues prononcés à l’autre, on ressent plusieurs émotions : la détresse, l’amour, la haine…

Daphné Caron, Fendre les lacs, Théâtre Aux Écuries

(C) Daphné Caron

Je me dois de souligner l’interprétation de Véronique Côté dans ses longues diatribes de femme endeuillée, déprimée, envahie par la montagne de difficultés à ses pieds. Mais surtout, c’est la déclaration d’amour et de haine de Claudiane Ruelland qui frappe. Près de la fin de la pièce, celle qui joue une jeune adulte à l’âme enfantine déclame un long monologue à celui qu’elle aime, dans un texte franchement émouvant qu’on n’est pas prêt d’oublier.

Daphné Caron, Fendre les lacs, Théâtre Aux Écuries

(C) Daphné Caron

Beaucoup de surprises attendent les spectateurs de Fendre les lacs et je n’oserais les gâcher. Toutefois, portez bien attention aux actions de l’éleveur de loup, en arrière-scène à droite, et à la couleur et la consistance de l’eau, qui changent alors que les personnages stagnent au cœur de leur malheur. C’est une pièce plutôt pessimiste qui nous est présentée au Théâtre Aux Écuries, et mon interprétation le sera peut-être encore plus, mais est-il possible que ce que Steve Gagnon nous présente dans cette nouvelle pièce soit une interprétation de la passion ? Les dualités évoquées dans la pièce semblent se rattacher à cet intense mot et à toutes ses connotations positives et négatives. Comment justifier sinon les actions portées par les personnages ?

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