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Le joueur : l’ivresse de la roulette

par Thomas Campbell

Bienvenue à Roulettenbourg ! Un paradis du jeu où les destins se brisent au son de la roulette. Ici, l’appât du gain domine la raison, et le hasard conduit à la ruine. Adapté d’un roman de Dostoïevski, Le joueur est un drame sur l’aliénation. Le Théâtre Prospero se transforme pour l’occasion en redoutable casino fait de désirs et d’obsessions.

Un étrange maître d’hôtel nous accueille sur scène. Teint blafard et sourires forcés, Jon Lachlan Stewart a tout du clown avec ses jeux de mime. Son rôle est pourtant d’attirer les gens dans l’enfer du casino, de les piéger dans ce temple de la perdition.

© Matthew Fournier

© Matthew Fournier

Un décor extravagant

Le joueur est une critique acerbe de notre société capitaliste. On y parle notamment d’addiction, d’avidité et de décadence. Le message de Dostoïevski est malheureusement toujours d’actualité, même si Gregory Hlady donne un côté carnavalesque à sa pièce. On rit de la bouffonnerie de certaines situations, mais sa satire s’ancre dans une triste réalité.

Sur scène, Vladimir Kovalchuk fait preuve d’une belle inventivité pour occuper l’espace. La conception de son décor reprend la thématique du casino grâce à une immense roulette tracée sur le sol. Et comme tout est lié à ce jeu de hasard, le rouge et le noir imprègnent chaque élément, de l’éclairage aux mobiliers en passant par les costumes des comédiens.

Le joueur est une pièce sur l’ivresse du jeu et le pouvoir destructeur de l’argent. Gregory Hlady opte pour une mise scène dynamique où chacun est le maillon d’une même chaîne. Il suffit que l’un d’entre eux trébuche pour précipiter les autres dans sa chute. Ce principe de contagion a un impact important sur l’interaction des personnages.

Le joueur

© Matthew Fournier

Le joueur : une pièce chorale

Un va-et-vient constant oblige le spectateur à être très attentif à ce qui se passe sur scène. Les portes claquent, les corps s’animent et les esprits s’échauffent dans un cycle absurde. Car peu importe les raisons qui poussent au jeu, il n’y a aucun gagnant.

Alexeï Ivanovitch est un précepteur attaché à une famille noble au bord de la ruine. Amoureux fou de Polina, il est prêt à tout pour l’aider. Paul Ahmarani est touchant dans ce rôle de chevalier servant aveuglé par ses sentiments. Fidèle et dévoué, il se laisse progressivement corrompre par le jeu jusqu’à atteindre un point de non-retour. Paul Ahmarani rend bien la servitude de ce pantin sacrifié par son irrésistible passion.

Évelyne Rompré incarne une belle et farouche Polina. Criblée de dettes, on sent toute l’ambigüité de cette femme, courtisée par les hommes, qui cherche à conserver son indépendance sans jamais y parvenir. Livrée aux griffes du rapace Marquis des Grieux (Alex Bisping), elle semble totalement désemparée. Évelyne Rompré livre une interprétation fragile, voire torturée de Polina, jeune femme au centre d’une guerre de succession familiale.

La grand-mère Baboulinka est justement l’objet de toutes les convoitises. Vieille dame supposée mourante, sa fortune ferait le bonheur de tous. À commencer par le général (Peter Batakliev), un pathétique ivrogne qui s’est entiché de mademoiselle Blanche (Stéphanie Cardi), une demi-mondaine cupide et opportuniste.

Mais Baboulinka est plus robuste qu’il n’y paraît. Son arrivée à Roulettenbourg sème d’ailleurs la panique dans le groupe. On la découvre cynique avec une grande vivacité d’esprit. Elle ne se fait aucune illusion sur les attentes de ses proches : ils la veulent morte au plus vite. Danielle Proulx est attachante dans ce rôle de vieille dame acariâtre. Par malice, Baboulinka se laisse tenter par la roulette. Corrompue par le virus du jeu, elle y perdra toutefois énormément d’argent.

Le Joueur décrit ainsi les égarements d’une série de personnages emportés par leurs comportements compulsifs. À découvrir au Théâtre Prospéro jusqu’au 20 février.

Le Joueur
TEXTE Fedor Dostoïevski
MISE EN SCÈNE Gregory Hlady
DÉCOR ET COSTUMES Vladimir Kovalchuk
Avec Paul Ahmarani, Peter Batakliev, Alex Bisping, Stéphanie Cardi, Frédéric Lavallée, Danielle Proulx, Évelyne Rompré et Jon Lachlan Stewart

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