Home Culture Nelligan, l’opéra – Le destin d’un artiste maudit

Nelligan, l’opéra – Le destin d’un artiste maudit

par Marion Bacci

Le spectacle Nelligan ouvre la saison hivernale du TNM en proposant un opéra populaire et inspiré. La destinée regrettable du poète déchu réhabite la scène contemporaine québécoise et, cette fois, avec panache.

Une main se dépose sur le clavier, les cordes du violoncelle vibrent et le rideau se lève. Un vieil homme est assis sur l’un des lits du couvent, diminué par de longues années d’internement et par le don qui l’a à la fois perdu et glorifié : la poésie.

Ainsi commence ce spectacle lyrique, hommage au destin tragique d’un poète incontournable du répertoire québécois : Émile Nelligan. L’art discret, aliénant, solitaire de l’écriture est aujourd’hui chanté, incarné, hurlé sur la scène du TNM. Trente ans après la création romantique de l’auteur Michel Tremblay et du compositeur André Gagnon, cette nouvelle version redynamise nos souvenirs. Mis en scène par Normand Chouinard, l’opéra arpente pendant deux longues heures la découverte de soi du poète, par lui-même et par son entourage.

Les performances chantées, mélancoliques ou envolées, délivrent un texte admirable, en résonance avec les préoccupations d’un Québec à la recherche de ses idéaux. Le spectacle permet une réflexion sur l’accueil des artistes par la société actuelle et par la famille. Il décrit les conséquences que la décision d’écrire engendre et son double effet d’inclusion — exclusion.

Nelligan - Mazrou

Nelligan, un tableau sensible

Entre une mère à l’amour dévorant, un père castrateur, des sœurs aux opinions diverses, des amis l’encourageant, Nelligan est pris dans une farandole d’influences. Les voix l’entourant l’éloignent de lui-même ou au contraire, lui font apercevoir les vertiges d’une création qui parfois lui échappe. Finalement, le parcours mouvementé de l’artiste montréalais se compare à bien d’autres : une lutte pour la reconnaissance. Cette quête d’identité passe par trois statuts dans la pièce, intrinsèquement liés : le Nelligan fils, poète et fou.

En effet, le personnage est d’abord le « résultat » d’une famille scindée en deux, anglo/francophone, aux opinions divergentes. Puis, une renaissance et une émancipation s’opèrent par l’écriture, et le fils devient l’homme poète. Enfin, l’installation de la folie qui est la résultante des deux autres états et finira par les supplanter. La trame du spectacle aborde donc ces thèmes, imbriqués les uns dans les autres. Elle dresse un tableau sensible et revendicateur du destin de Nelligan.

L’originalité et le rythme de la représentation sont amenés par la présence ininterrompue du Nelligan âgé qui, par ses réminiscences, va retracer la chronologie des faits. Il faut souligner les gracieux moments de duo anachronique pendant lequel le Nelligan jeune et celui qui se souvient chantent ensemble, se conseillent, se contemplent ou s’apitoient.

Les performances du baryton Dominique Côté et du ténor Marc Hervieux sont impressionnantes de justesse et d’émotions. C’est notamment le cas quand elles se répondent grâce au mariage de leurs sonorités. Remarquons aussi le jeu fébrile, mais imposant de la comédienne Kathleen Fortin en mère désemparée. Néanmoins, ce spectacle demande une écoute endurante et aurait peut-être eu intérêt à intégrer plus de poèmes de Nelligan. Malgré cela, les prestations variées valent le détour. De plus, observer les musiciennes est un spectacle en soi.

L’ouvrage dramatique est donc un salut à propos, si ce n’est nécessaire, au poète Nelligan. L’Opéra semble aussi pointer du doigt les conditions d’une poésie issue de milieux qui la refuse. Ainsi, on en sort avec, plus que jamais, l’envie de défendre une liberté d’expression artistique. En effet, le sujet de la pièce traite subrepticement du droit à la différence, et du besoin de libérer le dialogue familial. Nelligan est un spectacle à l’intention louable et à la réalisation réussie.

Nelligan
TNM jusqu’au 16 février
Livret | Michel Tremblay
Musique | André Gagnon
Mise en scène | Normand Chouinard
Distribution | Carla Antoun, Rosalie Asselin, Nadine Brière, Dominique Côté, Nathalie Doummar, Kathleen Fortin, Esther Gonthier, Marc Hervieux, Noëlla Huet, Laetitia Isambert, Jérémie L’Espérance, Jean Maheux, Frayne McCarthy, Cécile Muhire, Jean-François Poulin, Isabeau Proulx Lemire, Marie-Eve Scarfone, Linda Sorgini, Léa Weilbrenner Lebeau

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