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Quartett – La bestialité du désir

par Marie-Pascale Danis
Quartett - Espace Go - banniere Mazrou

Avec Quartett, présentée à l’Espace Go jusqu’au 6 avril, Solène Paré remet en scène les deux protagonistes des Liaisons dangereuses, dans une pièce d’Heiner Müller. Usés par les années, dépourvus d’amour, les deux bourreaux du désir ressentent encore pourtant une forte attirance l’un envers l’autre. Mais cette attirance revêt des airs de domination et de perversion.

À ce propos, le Vicomte de Valmont (Adrien Bletton) et la Marquise de Merteuil (Ève Pressault) poussent leur quête de jouissance à un autre niveau en se rejouant la chute de leurs anciennes victimes. Se déroulant à huis-clos, Quartett représente donc le dernier cri du cœur de ces deux êtres, incapables d’aimer quiconque qu’eux-mêmes, qui portent un regard narcissique et bestial sur leur vie de libertinage.

Quartett - Espace Go - Mazrou

Un défi audacieux

Une réécriture du roman épistolaire de Pierre Choderlos de Laclos dans une pièce d’une heure constitue un défi de taille. Heureusement, la mise en scène de Quartett est dépouillée et efficace. On sent tout de suite la tension (sexuelle et violente) entre les deux personnages.

Rien dans le décor ne nous distrait du langage corporel des protagonistes et des mots, cette arme redoutable, qu’ils se lancent au visage. Hormis une symbolique parfois un tantinet floue, tout coule de source et capte apparemment sans effort l’attention de la salle.

Le jeu des comédiens contribue aussi à l’efficacité de Quartett : avec précision et concision, Pressault et Bletton livrent leur fiel dans une agressivité parfois subtile, parfois percutante, mais toujours bien présente.

Le choix de les faire incarner eux-mêmes leurs anciennes victimes (Merteuil incarne Cécile de Volange et Valmont prend la parole de la Présidente de Tourvel) donne une force surprenante à la pièce. Sans briser le huis-clos, cette décision artistique ouvre l’action à d’autres personnages, mais en demeurant dans la perspective des deux protagonistes.

Très lucides par rapport à leur propre cruauté, ceux-ci ne s’en cachent pas : ils revivent leurs conquêtes passées avec toute la bestialité dont ils ont fait preuve au moment des faits. Après tout, pourquoi se mentir, seuls ainsi, face à eux-mêmes et à leur compagnon d’armes, qui les connaît mieux que quiconque?

Sensuelle, cruelle et violente, Quartett ne laisse pas indifférente. Même s’il est préférable de connaître l’univers des Liaisons dangereuses pour en profiter pleinement, n’importe qui peut apprécier la mise en scène du désir à laquelle se prêtent les deux personnages.

Car tel est l’un des propos de la pièce : jusqu’où sommes nous prêts à aller, surtout dans notre société de l’image et du narcissisme, pour nous mettre en scène et atteindre la jouissance? Le désir est un jeu, mais un jeu dangereux, qui aura eu raison de Valmont et de la Merteuil.

Quartett
Au théâtre Espace Go jusqu’au 6 avril 2019
Texte : Heiner Müller
Traduction : Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux
Mise en scène : Solène Paré
Distribution : Adrien Bletton et Ève Pressault

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